l'enfant qui avalait le silence
la fille du vent m’a raconté son histoire…

Ce matin, si vous vous êtes levé de bonne heure, vous avez certainement entendu , souffler le vent du Sud. On dit que c’est un vent qui rend fou :

Mais moi, cette nuit j’ai écouté souffler le vent venu du Sud qui rend les filles folles de désir et malades d’amour . Le vent m’a raconté une histoire. L’histoire de la fille du vent et de l’enfant qui avalait le silence . Avant de partir, le vent a soulevé ma jupe et m’a laissé en cadeau le désir d’amour pour celui qui dormait à mes côtés. Il n’a pas entendu souffler le vent :

L’ENFANT QUI AVALAIT LE SILENCE

Ouvrir un livre c’est pousser la porte d’une maison,
j’ai lu ton livre de nouvelles et je suis entrée dans les dix maisons de ton enfance, j’ai respiré les odeurs désuètes des quartiers où tu t’es promenée, les rues dévalées , les comptoirs de bar où tu es entrée.
Un matin, je me suis faufilée dans un de tes souvenirs. Dans ta mémoire, il y avait un enfant , un petit enfant de dix, onze ans , tu sais ce moment où l’enfance bascule, ce moment où l’enfance s’étire et s’en va, sans rien dire ,au détour du chemin, sans signe de la main.
Le silence est tombé dans la maison, comme une pluie de neige. Il couvre la journée qui s’allonge d’une pellicule fine et opaque .
Le ciel est bas . je regarde le mur et les maisons grises. Le palmier exotique , perché comme un plumeau, au milieu des autres arbres, oscille, balancé par le vent d’hiver, il menace de tomber, seul.
Et, le silence qui enveloppe tout. Il devrait y avoir le tic tac d’une horloge, mais nous n’avons pas d’horloge, juste les ronflements réguliers de la petite chienne qui dort sur le canapé, dont la respiration empêchée, rythme le silence.
La grande maison étend son empreinte sur moi. Comme toujours en ce début d’après midi, je me demande comment je vais aller jusqu’au soir, jusqu’à ce que les enfants rentrent de leurs occupations.
Je me demande aussi comment je ferai lorsque l’un d’entre eux commencera l’exode .

Silencieux, l’enfant dévorait de ses grands yeux, le silence. Cet enfant solitaire, un peu à part, a un don, un don qui le rend différent des autres et lui complique la vie .
Un don étrange : l’enfant avale le silence. Quand il veut , parfois quand il ne veut pas, il ouvre la bouche et au lieu de parler, il avale une portion de silence.
Alors, autour de lui, les bruits deviennent intenses, aigus; les crissements des pneus des voitures hurlent, les freinages des vélos s’intensifient, les cris des enfants augmentent de volume, jusqu’à devenir insupportables aux oreilles humaines. Le silence n’existant plus, le bruit envahit la ville et rend les hommes fous.
Ceux qui sont proches de lui, ont mal à la tête. Ses frères et soeurs lui reprochent d’avoir rendu leur vie infernale, sa mère lui dit qu’elle ne supporte plus les aboiements des chiens, son père, pourtant reclus dans son bureau devient fou, le frottement d’une plume sans le silence comme écrin , envahit tout, même les poussières qui flottent dans l’air font du bruit en tombant.
Son frère ainé, lui dit d’arrêter car il ne peut plus regarder ses séries, tellement le bruit de la machine à laver dans la cuisine est insupportable.
Sa soeur crie parce que le crayon qu’elle applique sur ses paupières fait en tombant un bruit d’enfer, même le bruit du glissement des patins qu’elle porte aux pieds dans la maison est insoutenable.
Aaron secoue la tête, déçu. Il sait être la cause de tout cela, mais il pensait avoir un peu plus de considération notamment de la part de ceux qui lui sont proches, de ceux qu’il aime.
Au matin, Aaron ne dort pas. Il se lève doucement de son lit, descend en catimini dans la cuisine endormie, part chercher la petite chienne, Elba, qui ronfle sur le canapé du salon.
Docile et chaude, elle se laisse prendre, en lui léchant vigoureusement la main. Il rit silencieusement . Il contemple ses dents toutes tordues, son pelage noir, avec des taches fauves, et la tache blanche, comme un clin d’oeil,, au dessous de l’oeil droit. Les autres enfants la trouve laide, et puante, mais, lui est ému; il enfouit son visage dans le pelage un peu rêche, et chaud, et se met à pleurer.
Il doit partir. Son don est devenu un fardeau; il a décidé de fuir sur les routes en quête d’un endroit où vivre.
Tout doucement, pour ne pas réveiller son don, il parle à Elba. Il lui dit qu’ils vont s’en aller, qu’il viendra la chercher, et, même si elle aime beaucoup la chaleur de leur maison, même si elle n’est pas d’un naturel aventureux, il doit l’emmener avec lui, seul il ne parviendra pas à quitter la maison .
A midi, alors qu’il devrait rentrer pour déjeuner, il profite de l’absence momentanée de sa mère, fait son balluchon,et, la petite chienne sous le bras, quitte la maison de son enfance.

C’est un mois de septembre magnifique. il fait chaud. L’été s’attarde comme si lui aussi, rechignait à aller voir les pays du sud, comme s’il ne voulait pas laisser place à l’automne.
Aaron marche d’un bon pas, la petite chienne, sur ses talons. Elle a toujours marché derrière celui qui montre le chemin, personne ne lui a appris, elle fait ça d’instinct.
Aaron aussi fait cela d’instinct. Il ne sait pas pourquoi, ni comment, il avale des morceaux de silence, de grands pans de silence. Il rend alors le monde cacophonique, il n’y a plus que des bruits les uns à la suite des autres, qui se suivent à la queue-leu-leu, enchaînés ensemble, décuplant en force et en intensité.
Aaron marche toute la journée, et toute la nuit. Au matin, il arrive en vue d’une grotte tout au bout d’une langue de terre, battue par les vents.
Les ajoncs du bord de l’eau sont couchés, tordus , malaxés entre les mains du vent, tout effrités au bord de la route.
Aaron passe en revue, une allée d’ajoncs déchirés par la force des vents.
il faut trouver un abri pour se reposer et faire se reposer la petite chienne aux yeux bleus, qui l’a suivi sans mot dire mais qui manifeste, maintenant, des signes de fatigue.
Il arrive devant une assez grande caverne . C’est un vaste endroit tapissé de sable fin, presque blanc, les murs, en granit rose sont translucides.
Les parois des murs, lisses comme si on avait raclé la pierre, luisent d’une lueur orangée, donnée par une multitude d’algues luminescentes, accrochées à la paroi .
Emerveillé, Aaron tente d’entrer mais un mur invisible l’arrête.
Il réessaie, en vain. Il frappe, mais son poing rebondit sur le mur, comme sur une enveloppe transparente qui protège l’entrée de la grotte.
Elba, la petite chienne,aboie et se jette sur le mur, pour entrer, sans succès.

Au bout d’un long moment, une drôle de petite créature arrive , frottant ses yeux. Une toute jeune fille, d’une douzaine d’années, ouvre de grands yeux, bleu délavés, et tente de ramener tant bien que mal, les pans d’un long manteau de brume, sur une nudité à peine dévoilée.
Son visage est en nuages, et bouge sans arrêt, ses traits délicats oscillent, inconstants et fugaces, animés d’une vie invisible, mouvante et étrange , évoquant un ciel à l’aube, la transparence du matin, un jour d’été.
Aaron essaie de lui parler, mais son don se déclenche et au lieu de dire des mots, il se met à avaler le silence.
Horrifiée, Ilarra, porte les mains à ses oreilles, incapable de faire autre chose que de laisser passer un souffle si puissant qu’Aaron ferme la bouche, toute emplie du vent qu’il vient d’avaler.Il hoquète, gavé du souffle du vent et , pour une fois,il doit fermer la bouche remplie d’air , ce qui arrête momentanément son don.

Ilarra est une des fille du vent, la plus jeune fille du vent. Aaron est arrivé au domaine des vents, au bout du monde, à la frontière de la terre et du ciel, où le temps s’inverse , où tout est sans limite, où tout bascule, à l’aplond du monde.
La grotte est la maison des vents.
Epuisée, Elba se couche dans un creux de sable chaud et, incapable de faire un pas de plus, s’endort.
Au dessus d’elle un léger souffle de vent du sud maintient une température idéale. la petite chienne frémit de plaisir. Aaron, épuisé lui aussi, ferme les yeux, s asseoit, entoure ses genoux de ses bras et attend que son don cesse, des larmes dans les yeux, fatigué , dépassé par un don dont il ne sait que faire.
Illarra, la fille du vent, les regarde et sourit.
Elle rentre au fond de la caverne, et abaisse les doigts en un claquement sec.
Le mur invisible disparait, Aaron et Elba peuvent entrer .
C’est un vaste espace de sable doré, tout autour duquel court une galerie, en bois clair , flotté. Les chambres se distribuent depuis le balcon qui entoure la grotte. Aaron en compte des dizaines. Ilarra sourit, et faisant un geste comme une révérence, dit d’une voix flutée par le souffle :
« voici le domaine des vents , rythmé par les saisons. Maintenant, nous sommes encore en été, les vents d’est, d’ouest et du sud sortent de la caverne. En novembre, quand le vent du nord, mon père, sort de sa chambre, brrrr, il ne faudrait pas rester là, vous mourriez de froid! »
Ilarra émet un rire soufflé, un frémissement, La jeune file est si jolie, les paysages changent sur son visage, ses cheveux longs flottent derrière elle, son manteau de nuages accroché à un corps dont on devine la fragilité et la force mêlées , Aaron sent son coeur chavirer, et se demande, en une fraction de seconde, comment on fait l’amour avec le vent.
Elba ne bouge pas, toute occupée à dormir.
Pour la première fois, Aaron se sent bien. Il regarde Ilarra s’affairer à leur préparer un café, avec des toasts, et des biscuits pour Elba.
Une fois leur déjeuner avalé, Aaron et Elba se sentent mieux.
Dans la caverne des filles du vent, il fait bon. Aaron demande à Ilarra si il peuvent aller se promener dehors.
Ilarra est songeuse, elle ne devrait pas sortir de la caverne, elle doit veiller au sommeil de son père, le vent du Nord, et à ce que la barrière invisible reste en place. Elle ne devrait pas faire entrer des étrangers dans leur maison, ni aller se promener avec un petit garçon et son chien, même si ce petit garçon lui plait beaucoup, avec son don étrange et sa petite chienne aux yeux bleus.
Ilarra cède, elle se dit que les vents dorment , leur promenade ne prendra qu’un instant, juste un petit peu de temps volé au vent du Nord, en septembre, il dort. Son escapade , avec lAaron et Elba passera inaperçue!